[LA CHEVAUCHÉE] "Nos doigts noués dans la queue des chevaux, nous grimpons derrière eux, on les couvre d’encouragements, ils nous prêtent leur force et nous emmènent au pas de l’aiguille. Déjà, nous sentons que nous avons quitté le monde d’en bas, déjà les vautours, ces grands fauves de l'air nous survolent, nous sommes entrées dans leur royaume. Plusieurs jours sur les hauts plateaux, nous perdons la notion du temps, et nous nous laissons dérivés par le vent jusqu’à redescendre doucement vers la vallée du Diois. Les chevaux posent leurs pieds dans la cour de l’EHPAD. Ils s’approchent d’une rangée de fauteuils roulant, une rangée de vies, de souffrances, de désirs. Une main de 90 ans se dénoue et effleure les oreilles de notre mule. Pasang, le cheval roux, est couvert de mots d’amour, "J’espère qu’il se souviendra de moi..." murmure Ginette. Un ancien marchand de bestiaux inspecte méticuleusement les sabots de nos voyageurs. Nous n’avons pas passé un après-midi avec des résidents Alzheimer qui n’ont plus toute leur tête, comme on nous les avait décrits, nous avons vécu une éternité avec des vieux sages, des boules de vie, des pitres à moitié pirates, des ruisseaux de savoir, des personnes n’ont plus rien à prouver, qui n’ont plus besoin de s’agiter pour briller, qui savent encore contempler. C’est le moment du spectacle, les chevaux virevoltent, nous qui les croyons fatigués par la marche ! La rencontre avec le public est touchante, un enfant de huit ans voit en nous la déesse Artémis, un papillon paon de nuit est déposé dans le chapeau, nous le recueillons comme un joyau. Déjà, nos jambes nous rappellent à l’ordre, trois jours sans marcher, c’est trop. On repart, on chemine, on se faufile entre les arbres qui nous chuchotent : la lenteur soigne, la lenteur sauve, alors on ralentit. On se fige face à la falaise, médusées, minéralisées... On est tellement pt’iotes face à cette géante, on lui doit tant de respect, on la contourne, silencieusement. Nos soirées, sont des veillées, le ciel est trop beau pour s’endormir. Le crapaud accoucheur accompagne nos lectures, la hulotte ponctue la fin du chapitre. Un matin, les alouettes nous mènent à Vassieux. À nouveau le spectacle, à nouveaux les chevaux qui virevoltent, puis une première veillée partagée avec le public, un premier feu. Tristan, 10 ans fait revivre Baudelaire sur les ailes de l’Albatros, Elisabeth 70 ans rajeunit en récitant Rimbaud, les corps se resserrent autour du feu. Loane raconte la renarde, François fait frémir son accordéon, le sculpteur nous enseigne la sagesse des arbres, Cassandre nous ramène à la mer. Nous suivons le Bruant jusqu’à La Chapelle-en-Vercors, C’est une école entière qui vient à nous, les minuscules sur la pointe des pieds déposent des baisers sur l’encolure du géant qui s’est cabré devant eux. Les chevaux prennent leur bain de petites mains et de rires d’enfants. Puis le vent des hauts plateaux revient siffler dans nos oreilles, Font d’Urle nous appel, enfin l’horizon à perte de vue, les chevaux virevoltent, ils sont grisés de tant d’espace. Notre Chevauchée touche à sa fin et nous, nous avons grandis de mille ans, nous sommes remplies de mille vies, nous avons rencontré mille visages, empruntés mille chemins, le Vercors nous a traversé, il nous a ralentis et nous a rendu nos corps d’animaux robustes et reliés."
J'ai le plaisir de vous partager le documentaire sonore "Filles du vent"
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